De la théorie à la pratique : ouvrir un espace de dialogue pour parler de souveraineté numérique

Il y a des sujets qu’on voit arriver et qui surgissent du jour au lendemain. Les acteurs de la tech et les experts parlaient d’automatisation et d’IA comme d’une technologie parmi d’autres et un beau (?) jour de 2023…vous connaissez la suite. La souveraineté numérique n’a pas connu un tel effet ON/OFF. 

On l’a vue émerger dans les discussions professionnelles, dans les réunions stratégiques, dans les appels d’offres, dans les échanges informels entre DSI, politiques, entrepreneurs ou chercheurs. Mais début 2026, à la faveur d’événements (rarement heureux), elle est bien là. Elle n’est pas nouvelle. Elle n’est pas simple. Et elle n’est surtout pas neutre. Mais elle est devenue incontournable.


À l’approche du Salon Souveraineté Numérique des 30 juin et 1er juillet, il devient essentiel de poser un cadre clair pour pouvoir en parler sereinement. Parce que si le mot est partout, sa définition, elle, reste mouvante. Et c’est précisément là que commencent les malentendus.

Un concept ancien, revenu au premier plan

La souveraineté numérique n’est pas née avec le cloud, ni avec l’IA, ni avec les tensions géopolitiques récentes. Elle plonge ses racines dans une histoire française bien plus ancienne. Dès les années 1960, le « Plan Calcul » lancé sous le général de Gaulle posait déjà les bases d’une réflexion stratégique : comment garantir l’indépendance technologique d’un pays dans un monde où l’informatique devenait un levier de puissance ? Cette intuition n’a jamais vraiment disparu, malgré quelques revers face à des acteurs internationaux atteignant rapidement une taille critique. Elle a simplement changé de forme au fil des décennies. Et aujourd’hui, elle revient avec une intensité nouvelle. 

Selon des données IDC, 60 % des organisations françaises déclarent que les événements récents renforcent leur intérêt pour des solutions souveraines, et ce chiffre pourrait atteindre 90 % dans les deux ans. La souveraineté numérique n’est donc pas un réflexe défensif. C’est une réponse rationnelle à un environnement devenu plus complexe, plus instable et plus interdépendant. Dans cet environnement, l’Indice IRN (Indice de Résilience Numérique), présenté justement lors des Rencontres de la Souveraineté Numérique qui se sont tenues lundi 26 janvier à Bercy, se veut être un outil de mesure pour initier une trajectoire en partant d’éléments pragmatiques et concrets.

Une extension naturelle de la souveraineté

La souveraineté numérique n’est pas un concept isolé. Elle n’est que l’expression contemporaine d’un principe ancien de souveraineté : la capacité d’un État, d’une organisation ou d’un individu à décider pour lui-même. Le dictionnaire le Robert la définit comme suit : Pouvoir suprême reconnu à l'État, qui implique l'exclusivité de sa compétence sur le territoire national (souveraineté interne) et son indépendance absolue dans l'ordre international où il n'est limité que par ses propres engagements (souveraineté externe). Mais dans un monde où les connexions entre décisions internes et externes sont bousculées et parfois floues et où, d’un point de vue numérique et digital : 
  • les données deviennent le carburant de l’économie,
  • les modèles d’IA influencent les décisions,
  • les infrastructures sont globalisées,
  • les chaînes logicielles s’étendent sur plusieurs continents,
cette capacité d’autodétermination se complexifie dans sa définition même. 

Ce que la souveraineté numérique n’est pas

Avant d’avancer, il faut lever quelques ambiguïtés. La souveraineté numérique n’est pas :
  • du souverainisme,
  • du patriotisme technologique,
  • du chauvinisme numérique,
  • une volonté de se couper du monde,
  • un synonyme de sécurité ou de résilience.
Elle repose sur une idée simple : maîtriser ses dépendances technologiques. Comprendre ce que l’on utilise. Savoir où sont ses données. Identifier les risques. Pouvoir choisir en connaissance de cause. La souveraineté numérique n’impose pas de tout produire localement. Elle impose de ne plus avancer les yeux fermés. 

Un sujet politique… mais un débat qui doit rester apolitique

« Il faut rester le plus factuel possible, insiste M. Jeanjean, membre du conseil d’administration du Pôle Enter (pôle de compétitivité du numérique) et membre du comité de programme des conférences du Salon Souveraineté Numérique. On a des alliés, des partenaires, des concurrents. La question n’est pas de dresser des murs, mais de définir ce que signifie notre souveraineté nationale et européenne, sans tomber dans le protectionnisme. »

Il serait naïf de prétendre que la souveraineté numérique n’est pas un sujet politique. Elle touche à la sécurité nationale, à la compétitivité industrielle, à la protection des données, à la diplomatie technologique. Mais pour pouvoir en discuter sereinement dans un salon professionnel, dans un pôle de compétitivité ou dans une collectivité, il faut sortir du registre partisan. Le but n’est pas de choisir un camp. Le but est de créer un espace où chacun peut s’exprimer, partager ses contraintes, ses dépendances, ses risques, ses ambitions — sans être enfermé dans une lecture idéologique.

Un mot qui résonne différemment selon chacun

C’est l’un des points les plus sensibles : la souveraineté numérique n’a pas la même signification selon l’organisation à laquelle on s’adresse.
« On voit bien que le sujet peut devenir explosif si on ne pose pas un cadre, explique M. Jeanjean. Il suffit de regarder les débats autour du cloud de confiance ou du label SecNumCloud. Les positions s’opposent vite, parfois violemment. Il faut donc créer un espace où l’on peut dialoguer sans s’agresser. »
 
Pour un ministère, la souveraineté touche à la sécurité nationale. Pour une collectivité, à la protection des données citoyennes. Pour un hôpital, à la continuité de service. Pour une PME, à la maîtrise de ses outils. Pour un fonds d’investissement, à la gestion du risque extraterritorial. Mais il existe aussi une dimension personnelle. Le mot « souveraineté » ne résonne pas de la même manière selon son histoire, sa culture, son rapport à l’État ou son expérience professionnelle. En France, cette sensibilité est particulièrement forte. Elle plonge ses racines dans une tradition d’indépendance stratégique. Ailleurs en Europe, la perception est plus nuancée. Aux États-Unis, elle est parfois incomprise. D’où l’importance de poser un cadre commun avant de débattre. 

Un impératif d’appropriation individuelle et collective

La souveraineté numérique n’est pas un label. Ce n’est pas un statut. C’est un cheminement. Chaque organisation doit :
  • comprendre ses dépendances,
  • identifier ses risques,
  • évaluer ses contraintes,
  • définir son propre niveau d’exigence,
  • et prendre des décisions cohérentes avec ses besoins et ses valeurs.
Il n’existe pas de modèle unique. Il existe des trajectoires adaptées à chaque contexte.

 

Le 30 juin et le 1er juillet : un espace pour débattre ensemble

« On a besoin d’un cadre de confiance, conclut M. Jeanjean. Un espace où l’on peut débattre sans tomber dans l’idéologie. La souveraineté numérique n’est pas un dogme. C’est un sujet complexe, qui mérite de la nuance et du dialogue. » Le salon Souveraineté Numérique sera l’occasion de poursuivre ce travail collectif. De confronter les points de vue sans s’affronter. D’explorer les dépendances sans culpabiliser. Au travers notamment d’un programme de conférences organisé en 8 parcours thématiques, le salon s’efforcera d’aborder tous les thèmes et de confronter les points de vue sur des thèmes allant de la géopolitique à la commande publique en passant par l’open source ou encore la régulation. Parce que la souveraineté numérique n’est pas un slogan. C’est un espace de réflexion. Et c’est ensemble que nous pourrons en faire un levier d’innovation, de confiance et de résilience. Parler de souveraineté numérique, ce n’est pas chercher des réponses toutes faites. C’est accepter de discuter en écosystème et de se poser les bonnes questions pour chacun, chaque organisation et chaque cas de figure.

Auteur de l'article : Rémi Letemple pour le Salon Souveraineté Numérique 
Rémi Letemple analyse les technologies, leur impact et leur rôle évolutif depuis 15 ans (du Galaxy S2 à l’IA agentique). Il a travaillé en tant que Senior Research Analyst chez IDC, au sein de l’équipe Industry Insights, où il a notamment piloté les recherches mondiales sur les transports et la mobilité. Dans ce cadre, il a réalisé des missions de conseil pour des collectivités territoriales et des administrations centrales, ainsi que pour des entreprises privées, les accompagnant dans l’optimisation de leur transformation numérique. En 2026, il a fondé TechXplain pour aider ses clients à comprendre le monde actuel et mesurer l’impact des technologies sur les entreprises et les citoyens.

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